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Moralités Légendaires. [Tower]

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MessageSujet: Moralités Légendaires. [Tower] Ven 16 Oct - 17:00


Gabriel marchait, lentement, parfois bousculé par un passant pressé et ses soupirs d’impatience. Il aimait, les soirs couleur de crépuscule, s’égarer dans les rues bigarrées de Wonderland. S’étourdir l’œil de couleurs, oublier ses propres fadeurs dans la contemplation. Laisser courir son regard d’un visage à l’autre, sans jamais s’y arrêter longtemps. Peut-être, - qui sait ? - parviendrait-il à trouver un homme, une femme qui se détachât un peu de cette masse changeante, et qui, pour une raison ou une autre, en passant, sans rien lui dire, saurait le toucher … Il suffisait après tout d’une lueur particulière au fond des yeux, d’un geste trop beau pour être vraiment utile, ou d’un air absent, assez du moins pour que l’on vous prête nos propres existences … Et s’il le trouvait, cet inconnu, s’il la voyait, cette femme anonyme, il pourrait alors, dans son silence, leur inventer une histoire ... Les mots se bousculeraient dans son esprit stérile, tant qu’il continuerait à marcher, sans songer un seul instant à les fixer, à les comprendre ... Il passerait juste, sans un mot, esquissant un signe de tête à l’ombre déjà disparue, ses beautés supposées aussitôt placées dans le mensonge de la mémoire, immatériel reliquaire. Et il continuerait sa route, Gabriel, l’œil accroché au ciel, trébuchant sur les pavés.

Ce jour-là, il ne vit personne à qui offrir une vie. Ce matin, parmi les quelques lettres, insignifiances du quotidien social, il avait reçu un billet. Quelques mots, jetés sur un papier froissé. « Si tu es toujours décidé à le chercher, va au salon de thé ce soir. La Tour y sera, elle t’éclairera peut-être. Désolée. » Immédiatement il songea à Misia, et ses silences. Aux mots maladroits qu’il lui avait adressés. Quand il y repensait, il se sentait bien honteux – bien ridicule. Lui, si prodigue en embellissements de toutes sortes, caché derrière les fioritures … De quoi avait-il pu bien avoir l’air devant elle, si simple, mais tellement plus vraie, sous ses dissimulations … ? Il avait relu le billet plusieurs fois, le cœur serré. Il y avait quelque chose d’étrange dans la déconcertante simplicité de ces phrases. Ça avait le style télégraphique des rendez-vous manqués.

Il hésitait, maintenant qu’il avait quelque part où aller. Sonyeuse avait longuement couru après cette ombre familière qui avait disparu de sa vie. Pourtant, maintenant qu’il existait une ouverture, un possible à explorer, il ne voyait plus la nécessité de ses recherches ... Et leur sens lui échappait encore davantage. C’était un peu là l’histoire de toute sa vie : il s’élançait vers des idéaux et des projets brillants de promesses, il brodait ses désirs sur l’impossible … Et se retrouvait, devant le fait accompli, devant la porte qui s’ouvre, à se demander si, réellement, il avait jamais pu désirer cela … C’était tellement plus simple, après tout, d’orchestrer ses frustrations, depuis sa tour de verre … Et d’écrire ce cercle éternel, serti de contradictions.

Les pensées, rivées à ses pas, suivaient leur cours, respirant un charmant parfum de fin du monde. C’était une société blessée qu’il traversait, avec ses faces appauvries et ses regards fuyants. On se cachait, tant bien que mal, derrière des masques de carton-pâte et des fards un peu trop colorés. On affectait une joie de bon aloi, et des fantaisies peintes. Mais au final, était-ce si différent ? Sonyeuse jugeait ce monde à l’aune de ceux qu’il se créait, dans l’imaginaire, et qu’il parait toujours de cette solennité ennuyeuse, ou de ce sourire grisâtre des désillusionnés. Triste, le trop-plein de couleur des façades des cafés et des magasins de boulevard. Les fantaisies formelles des architectures, les tables désertes des terrasses ne laissaient rien oublier : tout le monde savait qu’il courait dans ces rues des gens bien peu recommandables, tout le monde savait qu’une vie ne tenait qu’à un fil, en ces jours de crise, tout le monde savait que la pluie qui battrait bientôt les rues n’aurait plus la douceur de l’été.

Et alors qu’il entretenait ces discours moroses, comme soucieux de se convaincre lui-même, il parvint, presque sans s’en rendre compte, devant le grand salon de Thé tenu par le Chapelier Fou. Il s’arrêta et leva les yeux vers la grande horloge qui ornait la devanture. Elle tournait à l’envers, mais elle indiquait l’heure – c’était le ridicule timide du compromis : on faisait plaisir aux fantaisistes tout en se conservant les bonnes grâces des gens sérieux. La Tour … Ce nom lui aurait peut-être évoqué quelque chose, s’il daignait écouter les conversations des milieux d’affaire. Ou s’il attachait son regard à autre chose que ses propres pas, et les visages des inconnus. Ou pas. Il imaginait, chez cette entité encore imaginaire, une majesté de « cathédrale ». Ce mot lui était venu, posé comme une évidence, sans qu’il en connût le sens. C’était, dans son esprit, une splendeur étrange, faite d’admiration et d’effroi. Une blancheur sans lumière, habitée de monstres et de dieux, tapis dans le mystère des ombres. C’était, à la lueur timide des bougies, des processions muettes, des chuchotements trop forts - et l’on avait peur, parce que c’était trop grand pour nous. Alors Gabriel se demanda, un demi-sourire aux lèvres, si cette personne, qui devait l’éclairer, aurait de ces lumières-là. S’il aurait, l’apercevant, la même impression étrange de s’adresser à l’Inconnu.

Un soupir, une dernière hésitation – un pas, et il resta immobile un instant, sans un souffle, comme s’il espérait que le temps aurait l’obligeance de suspendre son vol, le temps qu’il réfléchisse. Puis il poussa les portes du salon de thé, alors que les dernières lumières du jour se mouraient au dehors. Il embrassa la pièce du regard, se perdant parmi les visages, pris d’un vertige. En vérité, il ne savait pas même à quoi ressemblait la Tour, et, naturellement, aucune majesté de cathédrale ne vint le saluer d’un air courtois, pour l’inviter à sa table. Il chercha, errant de tables en tables, une place libre, à l’écart des oreilles attentives et des regards importuns. Ignorant, sans le savoir, le serveur qui s’était précipité vers lui, l’air servile imposé par sa condition, le regard à l’affût de la bête traquée, et qu’il n’avait pas remarqué, dans sa fébrilité. Rester ici, entrer ici, c’était déjà avoir pris une décision. Et Gabriel n’était pas certain de ne s’être pas trompé.

Il s’installa à une table, veillant à être bien visible, et à pouvoir observer la salle depuis sa position. Le jeune homme aimait se trouver ainsi : à l’écart des autres, mais avec eux. Places surélevées, piédestal symbolique où regarder la tourbe s’agiter, noyée dans l’absurde et le ressentiment. C’était drôle, de se laisser bercer par les bribes qui lui parvenaient, nécessairement tronquées, avec l’accent d’une langue étrangère. On voudrait saigner le silence, et secouer l’exil des causeries … Il commanda un thé noir, aux écorces d’orange, refusant d’un geste les sucreries et friandises qu’énumérait déjà le serveur avec un enthousiasme mal feint Celui-ci parti, il déboutonna sa redingote, retira ses gants qu'il déposa soigneusement sur la table. Et croisant deux mains blanches, beautés oisives, il attendit, plongé dans les brouillards blancs de la rêverie.

En espérant que l'on daigne un jour lui offrir d'autres lumières.

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Sonyeuse
mr. tout-le-monde... ou pas !
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CITATION : "Je suis l'Empire à la fin de la décadence, qui regarde passer les grands Barbares blancs."

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MessageSujet: Re: Moralités Légendaires. [Tower] Ven 16 Oct - 21:30

Une main tapote une table. Elle joue des marches militaires, des musettes, toute une cavalerie. Des milliards de données à la seconde, cadencées comme on chantonne, innocentes et létales en ce qu'elles sont ignorées. L'on envoie des messages importants entre deux tasses de thé, sous couvert d'ennui et de désœuvrement. Ce sont de lourds doigts plein de bagues, aux ongles obliques, à la chair douce mais brunie, de ceux qui oscillent entre l'aisance et l'artisanat. L'air change, ondule. Aucun regard courroucé ne fait trembler sa mesure. Le rythme pulse comme un coeur, directement dans la chair des gens, sans s'encombrer de passer par leur oreille. Il s'insinue, se décompose, indétectable, éclate en gouttelettes qu'une précieuse lape du bout de sa chair molle et poudrée, incurvant les lèvres avec hargne sur le bombé de sa cuillère d'argent.

L'ambiance est mondaine, l'ambiance est indisposée. Il bloque à chaque coin de la pensée populaire des mots fielleux, des nappes de calfat social qui tentent de faire tampon d'aigreur entre les gens et leur réputation. C'est le début d'une soirée où personne ne regardera par la fenêtre si les étoiles sont témoins de leurs vanités. Les filles mijaurées boivent en gonflant les joues un thé moins amère que leurs familles, les soucoupes tintillent et marquent le temps qui passe en décorant les tables de nouvelles cernes volées à leur propriétaires harassés d'oisiveté. Chacun est à sa place dans la mécanique, bruissant mais en attente d'une entité supérieure qui leur dictera le ton. L'orchestre est prêt à recevoir son meneur... Et la Diva, là bas à cette table, reculée du monde comme s'il était contagieux, porte un regard d'émail sur son Souffleur, gamin des rues au sourire avaleur de cartes perforées.

Ephren a été contacté, plus tôt. Par une fille. Pas une des siennes, pas à proprement parler. Il l'a menacé, un jour, à cette époque où la jeunesse bataillait en lui l'avidité, le faisant déambuler partout comme champ de ruines, et cela n'avait rien donné. Son commerce tournait bien sous les fils attachés à ses bagues, Marionnettiste de Démesure qu'il était, et Elle ne l'avait pas intéressé bien longtemps. Misia. Misia, c'était tout sauf son prénom. C'était peu courant. Ce nom n'engageait pas tellement à écarter les cuisses. "Misia", comme patronyme, racontait à la volée la Morsure et l'absence de tendresse. Il avait oublié son visage, déjà, même si elle était revenue. Présentée sur le pas de sa porte comme une réfugiée, elle avait penché la tête, elle avait sourit. Je te fais une faveur, Collectionneur, une vraie faveur. Il y a ce garçon, qui recherche la Chenille. Le garçon à la Chenille. Il apparaissait sur l'Ambrotype comme un jeune homme de maigreur et de rigueur, ceux taillés dans le cuivre froid du guindé et de l'absence de rêve. L'air de Misia avait été jaugé. Une faveur, ou une promesse de dette ? Incapable de trancher, la Tour avait décidé de consommer le verre offert, sans volonté de distinguer le vin de langueur au vin de Laudanum et de prendre les mesures nécessaires à l'accueil de Gabriel en son cénacle.

Longtemps qu'il n'officiait plus dans une vraie boutique, pignon sur rue qu'il avait. Ce privilège s'était éteint plus ou moins avec la mort d'Humpty Dumpty, Mais c'était voulu. Voulu, pour ne plus faire trop clinquant, pour rester secret. Pour éloigner les curieux et les désinformés de ses brassages inertes de marchandises spéculatives. S'éviter ainsi la perte de temps qui est celle que l'on accorde à trier le bon grain de l'ivraie, L'oeil critique et l'adorateur, il faisait oublier aux gens qu'il pouvait faire apparaître le pain et le vin, si ses Sujets en avaient vraiment besoin. Mais les gens ne désirent que rarement de belles choses... Leurs souhaits éclatent à la face de miroir qu'est Tower comme un bubonique perce ses nodules, sales, sans imagination. Ainsi, il ne gardait que le meilleur, il ne s'encombrait plus, dirigeait son industrie de Rêve avec une telle fermé qu'Horace Wilcox l'aurait envié.

Et puis, voila, l'action, qui s'est mise en place avec poussivité, longuement, étendant ses tentacules sous les tables, prêt à tirer les chaises sous les fesses des clients, éclata soudain. La porte carillonna, le serveur bondit d'entre les recoins mercantiles du salon de thé, papillonna vers Gabriel. Cruellement jeune. Aride et blond. L'éther social qui produirait la plus belle des collections. Le message, enfin, varie. Ephren cesse de tapoter des paroles de chanson, et son affidé, louvoyant entre les tables hautes comme des forêts, se redresse brusquement. Bien sûr, que le message a été capté. Suffit, à présent, de transmettre sa position. Bruit d'ongles pétaradant à la surface de la table.

Un gamin se jette dans tes pattes, Sonyeuse. Dévoilant l'orgue de barbarie qui lui fait office de bouche, -option dents en moins-, il dodeline de la tête, piaille, l'empêche de s'asseoir avec une absence de discrétion d'autant plus étrange que personne ne semble le remarquer. Saisit une manche, tire, couine, avant d'enfin illuminer son faciès de gnard et s'abîmer à expliquer pourquoi il désire si violemment que Gabriel aille s'asseoir ailleurs.

"M'sieu, il vous attend là bas m'sieu !"

Doigt sale tendu vers les profondeurs insoupçonnées du salon de thé. La foule y est colorée, cela va sans dire. Vous êtes dans l'antre du chapelier, et le 10/6 qui s'éloigne entre les tables, tout sauf droit, ne peut admettre de doute. Alors qui s'étonnera vraiment de trouver au bout du doigt une forme plus ou moins dépourvue de contours, tout de bleu et de brun, où a été serti un masque, et deux grandes mains accompagnées de poignets, soutenant une tasse ? Des mains poussent Sonyeuse aux reins, ou aux genoux, ou quelque part entre les deux, parce que le gamin est petit et qu'il insiste. Cela est certainement la Tour, à moitié effondrée sur sa chaise et contre le mur. Approche donc, Sonyeuse. Le gamin, et l'éclat dans le regard qui couve derrière les ouvertures délicatement ciselée de la porcelaine, insistent. Intense, ce regard, insoutenable... Fugace et oublié lorsque les paupières s'abaissent sur une visage détourné.

Plus on s'approche, plus les plissements de tissus s'articulent gracieusement autour de ce qui est un vrai corps humain, inexistant, au demeurant, dans le souvenir. Ephren échappe à la mémoire, et c'est là sa première raison de survie. Une main penche, cassant son poignet un peu théâtralement, comme un précieux. Chose qu'il n'est pas. Et la voix roule et chuinte à l'image d'une clé poussé dans la serrure du secret. La majesté et l'inexactitude jouent dos à dos dans son comportement, et, déjà, l'impression de faire quelque chose d'interdit se fait sentir dans les environs du Collectionneur, avec le sourire que l'on ne devine qu'un peu, sous son masque feuilleté.

"... Que puis-je ?"

Bien sûr. On annonce la couleur en premier. Ainsi le pacte avec le diable est presque déjà signé.
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MessageSujet: Re: Moralités Légendaires. [Tower] Mar 20 Oct - 21:11


L’on vivait dans un bien drôle de monde, où l’on n’avait pas souvent droit à la rêverie. Le rêve, après tout, s’était déjà invité dans les rues, se revêtant parfois des hideurs du cauchemar ou des voiles du fantasme, dans les chemins tortueux des villes de Malkins – selon ses fantaisies. Alors, à quoi bon s’égarer ailleurs ? On avait déjà bien de quoi devenir fou sans ça, à quoi servirait-il ... ? Sonyeuse n’aimait pas qu’on lui retourne ses questions, ses hésitations : l’à quoi bon, le qu’importe, c’étaient ses armes à lui... Il ne servait à rien de jouer les démiurges du silence, puisque dans Malkins tout rayonnait d’absurdité, de féérie. Mais il le faisait quand même. Justement parce que ça ne servait à rien, et que ce n’était pas bien sérieux.

Alors il apprêterait ses voiles, doucement, d’un air distrait, et s’en irait voguer au gré de sa seule imagination, dans un monde qu’il serait en mesure de contrôler … Et s’envolait déjà, oubliant le rendez-vous, délaissant ses désirs distraits, au profit d’un Ailleurs tout revêtu d’absolu. Celui qui déchira les voiles de ses rêveries fut, ce jour-là, un petit garçon. Un gamin couvert du limon des quartiers, de la boue des grands’rues. Et dans le néant de son sourire, Sonyeuse crut lire la détresse goguenarde de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Ses yeux glissèrent sur cette vision déplaisante, et tandis qu’il portait une main à sa poche, son regard s’enfuit aussitôt vers l’horizon - et le souvenir de cet étrange rendez-vous, prétexte facile pour ignorer ce qu’on ne voulait pas voir. Peu à peu, au cours de ses pérégrinations sages, Gabriel avait pris conscience qu’il existait un autre monde, loin des soieries et des marbres, hors des cénacles et des réunions mondaines. Cet autre monde, il le connaissait sans le connaître – et c’était là, paraît-il, que vivait ce frère derrière lequel il avait si longtemps souhaité disparaître. Il y avait mis les pieds, une ou deux fois, pour visiter des filles porteuses de joie et d’infortune, sans jamais parvenir à percevoir leur beauté derrière leurs fards de crasse et leur masque de vulgarité. Oui ... Tout ça, il le savait, plus si abstraitement, et il lisait cette drôle de réalité dans les yeux, le sourire de cet enfant – et c’était pas joli à voir …

On le tirait par la manche, à présent. Avec insistance. Sonyeuse battit des paupières, regarda l'enfant qui restait là, devant lui, sa casquette insolemment posée sur la tête, comme s’il voulait qu’il …


"M'sieu, il vous attend là bas m'sieu !"

Soit. D’un geste, Gabriel tenta de se dégager, - « Permettez, mon thé … » pour saisir prudemment sa tasse, ses effets et les emporter. On ne lui en laissa pas le temps. Le petit le poussait déjà un peu plus loin, vers une table plus à l’écart … Une silhouette avachie s’y dissimulait, corps impalpable derrière les draperies sombres, visage idéal sous les blancheurs d’un masque. Sonyeuse para son visage d’un sourire de circonstance, mais il ne put s’empêcher de se sentir déçu. Où était donc la raideur presque architecturale, la majesté froide des pierres mortes, où étaient ces beautés sculpturales, toutes ces promesses informulées qui dormaient dans ce seul nom, la Tour ... ? Il tomba presque sur la banquette encore vide, par un geste – malencontreux ou indélicat, c’était difficile à dire - du gamin. Il lui jeta à peine un regard, tout de froideur et de dignité blessée, mais ne dit rien. Puis, se détachant du jeune malséant, il contempla, sans un mot, l’homme – c’était bien un homme, n’est-ce pas ? – qui lui faisait face. Perdu dans ses indistinctions, la Tour lui offrait seulement un regard qui brillait étrangement, à travers les fentes du masque. Le jeune homme perdait un peu de sa superbe, tandis qu’il se laissait observer, à contrecœur Habituellement, c’était lui qui se plaçait en retrait et qui étreignait le silence, pour mieux entendre, pour mieux voir. Là, il se livrait, dans son impuissance, et sa faiblesse – sa première. Et redoutait de déployer ses ailes, sous cet œil brûlant d’entomologiste. Que devait-il dire ? Était-ce à lui, de se livrer, sans rien savoir ? Vers quel monde s’empressait-il de s’égarer … ?

"... Que puis-je ?"

Sonyeuse laissa d’abord le silence répondre à sa place. Que pouvait-il, en effet ? C’était la lente litanie des désirs sans fonds, des rêveries sans ombre … La voix de la Tour n’avait pas cet accent caverneux, cette gravité royale qu’il aurait voulu lui donner. Ça accrochait un peu, c’était difficilement saisissable : musicalités d’ailleurs, qui trébuchaient doucement, avant de s’éteindre. La Tour avait la parole volatile. Rien de ce qu’il avait pu imaginer, depuis ce nom qu’on lui avait offert : la scène lui en semblait alors un tableau raté, ébauche maladroite aux traits mal dessinés – c’est que lorsqu’on se berçait d’idéal durant des heures, la mince réalité vous semblait bien pauvre …

- Vous pouvez beaucoup, dit-on.

Ce n’était pas une réponse. Gabriel baissa les yeux, vaincu par avance. Son regard se posa sur ses mains qu’il avait jointes sur la table, sans s’en rendre compte. Froides, blanches avec, au doigt, cette unique chevalière d’or blanc, sceau marqué des fatalités mondaines, elles semblaient prêtes à disparaître. Sonyeuse reprit, d’une voix blanche, l’air presque absent :

- Voyez-vous, je crois que je cherche mon frère … L’on m’a dit que vous pourriez m’aider. Peut-être savez quelque chose, peut-être détenez-vous un indice, une image … Quelque chose. J’aimerais savoir …

Il s’arrêta, n’osant vraiment franchir le pas, conscient de ses faiblesses, honteux de ses ridicules. L'étrange lumière qui seule s'offrait, et qu'on ne pouvait saisir, le mystère qui baignait dans l'eau sombre de ce regard l'attiraient, et il se précipitait vers ces lumières, quand bien même devraient-elles ... Il se détourna. Ne ferait-il pas mieux de partir, tout aussi vite ? Et tandis que la question demeurait en suspens, pensée abstraite - lettre morte - il vit que ses gants blancs reposaient toujours, là-bas, vides et absurdes, comme surgis d'une réalité ancienne. Ils avaient été oubliés sur l’autre table, avec la tasse de thé. Comme un tribut laissé, un impossible retour en arrière.
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MessageSujet: Re: Moralités Légendaires. [Tower] Ven 30 Oct - 16:42

- Vous hésitez.

Voila la malédiction des Collectionneurs. S'être tant détaché du corporel, du social, enfoui entre les bocaux et les objets figés, qui ne demandent jamais rien à personne, que les subtilités de langue, le tact, et même parfois la politesse, filent entre les doigts ainsi qu'autant de concepts insaisissables, obscurs. Les gens qui hésitent ne sont pas fermes, ne sont pas de beaux objets. Ils offrent à l'œil des lumières volatiles, des feux follets ternes et confus. Son client abuse des points de suspension dans les phrases, ses yeux dérivent... C'est drôle à voir, toute cette noyade calme exempte de remous, c'est silencieux et mortel, c'est fascinant. Gabriel porte la beauté des Martyrs, ceux qui souffrent sans trop savoir pourquoi. La Tour prend un plaisir intense à le décortiquer, arracher du bout des yeux ses couches les unes après les autres. Les vêtements, la peau, la chair, tout craque, hurle à l'inconvenance, au viol, même s'il n'est que mental, et le Greffier de délecte de ces cris.

Il penche la tête, unique mouvement en quelques minutes, manifestement trop absorbé à imaginer Sonyeuse comme il ne l'est pas, s'hypnotiser tout seul. Et cela marche. Une main glacée de n'être pas couverte, et trop loin du cœur, Jaillit soudain des replis, se verrouille sur un poignet. Les doigts, les ongles sont trop longs, serre du rapace social qu'il figure. Ne t'en vas pas.

- L'on hésite pas lorsque l'on sait ce que l'on veut. Je peux tout... Mais pas sans vous.

Absorbé, la Tour. Absorbé à être le serpent, la tentation, découvrir la pomme de la démesure entre les plis trop longs et trop bleus de sa toge. Il peut... Tout. Il n'est rien, une entité derrière un masque brillant aux motifs pointus, et il est capable de n'importe quoi. Une franchise brutale, toute-puissante, irradie de ses yeux dépourvus d'expression, faute d'avoir des sourcils pour les ponctuer. Penses-tu vraiment, Gabriel, que la Tour porte mal son surnom ? N'est-ce pas là le privilège des pierres, que de se faire oublier, tout en étant partout ? La modestie de la bâtisse passe aussi par le fait de n'avoir aucun visage.

Peut-être bien que que la main, au poignet, tâte la peau, la plisse très légèrement pour l'éprouver. C'est un geste qui trahit beaucoup, mais qui n'existe qu'à peine, sous le vortex du regard.

- Je sais où est votre frère. Je sais qui il est. Je connais l'intonation de sa voix et ses gestes, et ses postures. Je connais ses horaires, quoi qu'à peine, vu qu'il n'en a pas vraiment. Je connais son odeur, je connais ses adresses, je connais ses contacts. Mais désirez-vous vraiment savoir tout cela ?

Le seul qu'il ne connaît pas, en vérité, c'est Gabriel. En sa tête, il n'est pas même le Frère, trop éloigné du concept de Fréneuse pour être rattaché à lui... Alors c'est une énigme... Et la Tour n'apprécie que peu les énigmes. Est-ce que tu le sens, toi, Gabriel, ce mélange d'agacement, de haine, d violent désir de possession ? C'est le goût que porte la couleur de l'oeil de la Tour. Plus qu'un intérêt, c'est un véritable Dévorage, au fond de cette iris. Il Veut. La main s'éloigne très posément du poignet, comme si elle se retenait de le lui arracher. Les coudes vident la table, le corps s'éloigne, épousant sa chaise aux formes absurdes. Sous chaque écaille délicatement ciselée du masque, sa voix prend une intonation différente.

- Peut-être puis-je autre chose ? Réfléchissez... Tout. N'importe quoi.

N'importe quoi, et le prix à payer sera encore plus grand. Mais on ne mentionne jamais paiement, cela est malpoli. On le présente à la fin, quand le client ne peut revenir en arrière, et on l'extorque de force. A vrai dire, cela n'est pas beaucoup plus poli... Mais généralement bien plus efficace.

Plus loin, une petite musique allume ses notes dans la tasse des gens. Le gamin de barbarie virevolte entre le tables, invisible lutin d'apocalypse, qui a fortuitement oublié son bonnet à grelot dans son autre paire de jeans. La jeune main saisit les gants, les essaye, les salit bien comme il faut, avant d'être rappelé d'un claquement de doigts. Piteux, la bouche baveuse, il les tend à la Tour, qui les conserve sur ses genoux. Il n'a cherché à aucun moment à cacher cet échange à Sonyeuse. J'ai tes gants. Je ne m'arrêterais pas là.



[Vraiment pas terrib', mes excuses x_x]
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MessageSujet: Re: Moralités Légendaires. [Tower] Lun 2 Nov - 14:25


Sonyeuse n’était qu’hésitation. Un geste suspendu, au-dessus du gouffre, parce que les lueurs du ciel avaient volé son regard, et le tenaient pour elles. Un mot qu’on renonçait à dire parce que le faire vivre, c’eût été l’appauvrir. Une idée qu’on ne poursuivait jamais jusqu’au bout, de peur qu’elle ne se concrétise. Plus encore, il y avait dans l’immobilité du jeune homme, cette volonté d’impossible retour ... Et un espoir sans suite. On expliquait difficilement cette neurasthénie chronique qui l’envahissait un peu trop – et l’on avait beau égrener tout un chapelet de raisons valables, aucune n’était finalement suffisante. Une disparition, un milieu, des chagrins d’amour, une fragilité de corps … Rien n’expliquait vraiment ce sentiment profond qui le poursuivait pourtant : tout se délitait, autour de lui. Et pour Sonyeuse, ce monde n’était qu’une vaste et grotesque décadence ; décadence des mœurs, des corps, de cette société bariolée qu’il aurait souhaité troquer contre une autre. Et les questions demeuraient, toujours.

Vous hésitez … Gabriel tressaillit, quand il sentit la main de la Tour - serre d’oiseau - s’abattre sur son poignet. Bien sûr qu’il hésitait. Il aimait la quête, non son résultat. Et là, tout allait si vite … Il importait peu, au fond, qu’on lui apporte de réelles réponses, et à vrai dire, il craignait un peu d’en apprendre trop. Jonglait-il bien mal, avec ses songes creux … Il releva la tête, et son regard révéla l’éclat de ses secrètes fêlures.


- L'on n’hésite pas lorsque l'on sait ce que l'on veut. Je peux tout ... Mais pas sans vous.

Gabriel l’écoutait, réprimant un frisson. Lorsque vous préférez étreindre des songes, dans leurs immatérielles promesses, il y a quelque chose de presque douloureux dans le fait d’être ramené – rivé – au monde, sans plus d’envol possible … Sonyeuse ferma les yeux, lentement. Tour à tour, soutenait ce regard qui le poursuivait, puis dérobait ses prunelles, le temps d’un souffle. Esquissant la ronde des impossibles. N’était-ce pas merveilleux, de se sentir ainsi piégé - comme si cette main glacée s’était refermée sur ses rêves, au lieu d’agripper de la chair … ? Un peu plus et l’on piétinerait son monde, musée imaginaire, boudoir des morts, beautés de cire mises sous vitre. Ne lui restait que le secours bien dérisoire de cette froideur habituelle, impassibilité mondaine qu’on gagnait presque malgré soi à courir les réceptions et les cafés de boulevard … Rien cependant qui pût le préserver du regard brûlant de la Tour - les parois du masque renfermaient leurs propres meurtrières. Et, contemplant cette menace vague qu’il sentait, dans ce geste, ce regard, ce visage inexistant, sans presque détourner les yeux, il lâcha, d’une voix blanche :

- Assez, Monsieur. Ou devrais-je vous rappeler où nous nous trouvons ?

La Tour ne semblait l’avoir entendu. Et Gabriel dut bien l'écouter, vertige des mots trop vite lâchés et des vérités qu’on ne daignait voir … Que de loin :

- Je sais où est votre frère. Je sais qui il est. Je connais l'intonation de sa voix et ses gestes, et ses postures. Je connais ses horaires, quoi qu'à peine, vu qu'il n'en a pas vraiment. Je connais son odeur, je connais ses adresses, je connais ses contacts. Mais désirez-vous vraiment savoir tout cela ?

L’étreinte se relâcha, et la Tour se tapit dans l’ombre, sans empressement ni cérémonie. Sonyeuse, songeant à toute l’abnégation dont il avait dû faire preuve, à saisir, embrasser lui-même des mains d’étrangères au sourire peint, de serrer d’un air cordial celles d’inconnus indifférent, se retint de ramener trop rapidement vers lui cette main, toujours uniformément pâle, toujours sertie de cette bague blanche, mais qui lui semblait brûlante là où les doigts l’avaient enserrée. Et d’une voix plus posée, il reprit, depuis ses remparts, mal dissimulé derrière ses fissures :

- Vous avez raison. Je ne sais pas vraiment ce que je veux savoir … Je me suis toujours contenté, jusqu’ici, de ne contempler réellement que les réalités qui me convenaient – pour le reste, je préfère encore des mensonges que l’on s’invente.

Était-ce là répondre à la question ? Les choses étaient devenues bien simples pourtant : le détenteur des secrets déjà tant recherchés, était face à lui, posé, silencieux, patient – et lui, le voilà qui hésitait, reculait peut-être. A vrai dire, avait-il jamais réfléchi aux questions qu’il aurait aimé poser, aux images qu’il aurait souhaité voir ? Le regard du jeune homme courrait d’un objet à l’autre, sans suite, rongé de doute, et une lueur étrange, teintée d’angoisse, le fit, un instant et sans qu’il en eut conscience, ressembler à celui qu’il cherchait.
Mais ... Voulait-il vraiment savoir ? Sonyeuse vivait une vie tranquille, sans avoir à regarder les réalités qui blessent et à se poser les questions gênantes … Jusqu’ici, il avait cru – croyait-il encore ? - désirer savoir ce qu’était devenue cette ombre intimidante derrière laquelle il n’avait fait que se ranger et à laquelle il ne donnait plus de nom. Les ombres lointaines se prêtent mieux à l’imagination ... Lui faudrait-il donc, pour que cela change, affronter des réponses qu’il ne pourrait plus écarter simplement d’un geste de la main et passer à autre chose … ?
Écartelé entre un désir mal défini et une peur montante, le jeune homme jeta un coup d’œil vers la Tour, qui ne semblait pas avoir fait un geste, depuis. A son compte, il s’était bien trompé. Cet homme avait bien l’inhumanité des pierres, - ce regard, qu’on ne voyait pas, et que l’on voyait trop. Alors Sonyeuse se perdit, sans pouvoir même déceler l’expression de celui qui avait, pour son grand malheur, réveillé les possibles. Dans ce face à face inégal, il songea qu’il se livrait déjà, perdant toute contenance, à un homme dissimulé qui l’observait - le regardait sombrer. Il tenta de sourire, n’offrant qu’un rictus grotesque, qui fit éclater son angoisse au regard du monde. Son yeux fuirent un peu plus loin, recommençant leur course folle, se heurtant à chaque obstacle – silhouette, tables, visages – comme un oiseau se précipitant vers une vitre, avec un peu plus de force, à chaque tentative, jusqu'à s'épuiser. Avec ou sans espoir de retrouver le ciel. Le Salon de thé était bondé. Du moins le crut-il, voyant l’éternel serveur qui brandissait ses plateaux et ses vacuités aux clients anonymes, prenant conscience de la rumeur de la foule, toute d’insignifiances et de petits drames quotidiens.

Pour se donner contenance, Gabriel esquissa un geste de la main, alors qu’il passait près d’eux. Qui sait ? Les arabesques d’ambre du thé qui infuse, l’odeur fruitée des écorces d’orange parviendraient peut-être à apaiser ces mouvements d’angoisse … D’ordinaire, il eut commandé, d’une voix neutre, avec cette affabilité froide, cette familiarité polie qui caractérisaient parfois les grands seigneurs, ceux qui n’avaient pas besoin de faire sentir une quelconque supériorité d’ordre social, faux esprit libre qui les faisaient mépriser le rang, dans leurs apparences, tout en demeurant fermés derrière un mépris tout aristocratique, qui ne s’exprimait pas. Oh, il en existait, des jeunes hommes arrogants qui ressentaient le besoin de proclamer à grands cris ce privilège qui était le leur, et qui s’en tenaient à leurs prérogatives, comme s’il était besoin de prouver que leur place était légitime … Le serveur le considéra avec un semblant d’étonnement et beaucoup d’indifférence. Sonyeuse ouvrit la bouche – allait-il franchir le pas ? Les mots se bousculèrent – trop vite, ou trop lentement, c’était difficile à dire. Et c’est avec une froideur grotesque, un tremblement dans la voix qu’il demanda – quémanda – un thé. Et le bruit de la foule simulait un éclat de rire moqueur.


- N’enlevez-vous jamais ce masque ?

Cela voulait être une question à propos d’un fait anodin, commandée uniquement par une curiosité de bon aloi – juste ce qu’il faut pour alimenter une conversation. Cela voulait être une simple question, et cela ressemblait à une supplique. Autour de lui, les clients semblaient danser un insane ballet, tout de bruits, d'aberrations et de disgrâces – et son silence n’en semblait que plus maladroit. Il y avait tout autour des cris, des rires, les accords criards d’une chanson à la mode, les tasses tintant contre les soucoupes, les théières brisées, les bruits de pas ... Et tous ces visages, brodés d’insignifiance, toutes ces lumières et ces couleurs, aveuglantes et trop vives, et cet homme, enveloppé d’ombres …

Gabriel baissa les yeux. Esquissa un signe de tête, comme à lui-même. Non, il ne pouvait pas. La dernière question de la Tour résonna, écho ironique de ses combats intérieurs ... Et tributaire de ses renoncements, portant sur ses épaules le poids de ses échecs, il demanda, doucement :


- … Vous-même, seriez-vous à même de savoir quoi désirer ?

Il remarqua, sans réagir encore, que la Tour avait saisi ses gants et les avait posés sur ses genoux - ultime affront de ses insolences. Mais il n'en dit rien. L'air soudainement épuisé, il ajouta seulement, d'une voix éteinte :

- Il existe donc, n'est-ce pas ... ? Je ne l'apprends réellement que par vous ... Jusqu'ici, je ne savais pas même qu'il vivait encore. Vous comprenez, en ces temps troublés ...

Gabriel soupira, relâchant les épaules. Le premier combat était perdu, certes, mais il ressentait quelque soulagement à déposer les armes, et à laisser crouler ses remparts. Qu'importe, pour les ridicules, les contradictions, qu'importe ... Et, un maigre sourire éclaira son blanc visage, ravagé par l'angoisse faute de l'être par le temps, tandis qu'il songeait aux quelques questions qu'il pouvait lancer, afin de cerner un peu plus cette existence, nouvelle pour lui, résurrection magique d'un deus ex machina. ... Sans pour autant que cela prêtât trop à conséquence.


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mr. tout-le-monde... ou pas !
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MessageSujet: Re: Moralités Légendaires. [Tower] Mer 4 Nov - 2:37

Les vagues de dissonances prennent Ephren au tard, le saisissent sur l'instant. Le voila qui réalise, déjà, ou si lentement, que le Garçon à la Chenille s'est dissocié de son titre. Il ne sait pas vraiment, Gabriel, il oscille entre l'eau et l'huile, glisse sur les pans du temps et le sème un peu partout, le dérobant à la Tour. Il parle, il parle enfin, le jeune homme, l'échoué mondain, flanc exposé au cynisme du FISC, allongé, à demi enfoncé, dans ce gruau froid qui tient lieu de sable calfatant la réalité. Tout fuit autour de vous, et les parois de verre se sont refermées sur votre duo, claquant comme des mâchoires. La Tour n'acceptera plus rien, à présent, qui ne soit pas un paiement, qui ne soit pas un échange. Sa première proie, le gant, git, inerte et délicate, quoi que tâchée, tout au fond de sa main. Il la caresse et la câline, lui qui a perdu le poignet de soie, et la trouve bien moins fine que Sa peau, alors il s'en délaisse. Les doigts accordéonnifères chuintent et plissent le long de son genou supposé, tout étendu de voiles et d'inventions. Ephren vacille, juste mentalement, et se raccroche à pleines amarres droit dans le fond des yeux de l'Impassibilité.
Et il n'y trouve plus aucune attache. Gabriel est en pleine tempête, oscillant entre la bonne tenue et le hurlement, il est pâle et rouge à la fois, sa gorge se déplie et enfle comme une idée qui germe. Et, et, enfin, il s'exclame, délicieux et poncif, outragé, pas assez.

- Assez, Monsieur. Ou devrais-je vous rappeler où nous nous trouvons ?

C'est trop drôle. Un tonnerre d'amusement virevolte dans la poitrine du Greffier, mais il ne le montre pas, ou seulement par son ton où l'octave se festonne de joie, car il est en pleine explication. C'est fou comme c'est joli, c'est fou comme c'est doux, ce petit son, cette petite alarme qu'il entend chuinter entre les oreilles de la Proie. Peut-être sait-il déjà à quel point il est perdu. Car Tower le chassera. Jusqu'à la fin, jusqu'à l'obtenir. Un seul contact, celui d'avant, celui du poignet, a suffit pour apposer sa Marque. Et si elle n'apparaît pas encore, c'est qu'il ne l'a juste pas découpée au fer, qu'elle est, pour l'instant, encore suggérée sous l'épiderme.... Mais, oh, oui, elle est là. "J'appartiens à Ephren Maradh, et je ne prends plus mes ordres que de l'Avidité." Il trouvera. Cela sera peut-être difficile, mais il trouvera ce dont Gabriel a besoin. Il le plongera dans le bain de sulfate de la Corruption, et lui vendra comme tel, comme pièce neuve. Cela brillera tout autant, innocent d'apparence, attendant la nuit pour l'asphyxier enfin, et laisser son cadavre de Libre arbitre sec, aux mains du Collectionneur.

Et il ne le mettra pas en boîte. Il est trop beau pour le verre. Il le fera parler. Il sera son compagnon de Thé. Juste comme à cet instant. Ce merveilleux instant brodé en lettres d'or dans sa journée. Le Premier Contact.
C'est toujours le plus nocif.

- N’enlevez-vous jamais ce masque ?

Voila la première parole qu'il relève. Ephren s'était perdu, loin, louvoyant entre les possessions de sa roulotte, les énumérant une à une. Il semble surpris. Cela se capte dans le regard. Étrange. Une tasse de Thé. Elle n'existait pas, l'instant d'avant, rend bancal son Présent. Les écailles du masque frémissent, toutes ensemble, et l'énorme chignon lâche change de centre de gravité, son propriétaire penchant la tête. C'est fou comme ce mouvement est ample et lourd, comme si ses cheveux étaient fait de cuivre. Ah, oui, le masque.

- Allons. (Avait-il un thé ? En ce cas, il en soulève la tasse, la porte à ses lèvres, et se ravise. Elles ne peuvent s'ouvrir, elles sont en porcelaine. C'est idiot.) Cacher son visage permet de mettre à nu ses paroles. Ainsi je suis la voix de la Vérité, et personne ne peut me contester ce droit.

C'est subtil, c'est moqueur. Les yeux ont une expressivité démentielle, eux qui se contentent souvent de voir. Ils expriment la langueur, l'intérêt, mais aussi cette fatigue séculaire, ancestrale, que possèdent les monuments. A tellement avoir été regardé, a tellement avoir été oublié. Ses murs intérieurs sont à ce point brûlés de suie que l'œuvre originale a disparue. Son explication ne lui paraît pas suffisante, il poursuit

- Vous êtes un homme d'argile en pleine tempête, Gabriel. Êtes-vous rassuré de vous voir à travers la glace ? Est-ce votre façon de vous souvenir de qui vous êtes, conserver vos traits ? Vos yeux ont le velours de celle qui vient de se noyer et ne comprend pas qu'elle est morte. Est-ce suffisant pour oublier votre image ? Si vous fermez les yeux, êtes-vous encore le même ? Peut-être que l'on vous vole votre identité, au fond de votre sommeil... Personne n'a besoin d'une image, lorsqu'il possède tout le reste. Vous comprenez...

Cela manque d'éternité.

Et les yeux tirent, toujours au fond du Rêve, tirent Gabriel pour l'enchaîner encore un peu à sa tasse. Après tout, c'est lui qui l'a choisie en tant qu'esquif, frêle petite chose faite par des mains humaines. Cela serait presque impoli de laisser passer une telle occasion de faire oublier à Gabriel sa rêverie. Les paroles de la Tour sont porteuses d'un Opium bien plus doux. Contemple-le, Sonyeuse, petit soldat de songe et d'hésitation, tremble sous le bastion mystique qu'il figure. Armé jusqu'aux dents de réponses à des questions fatales, tout prêt à flétrir le déni confortable dans lequel tu dévolues en pourrissant. C'est le drain à l'eau stagnante, lancé à pleine puissance, et tu l'as jeté tout droit au fond du puits. Si à la fin, lorsqu'il sera sec, surgissent les réponses, émerge le changement, cela ne sera que ta faute... Et sa main fine et froide, à la Tour, sa main baguée, sera dans ton dos au moment où tu te sentiras tomber.

Une main glisse sous son masque, laissant redouter une seconde qu'il ne s'apprête à l'enlever. Mais elle ne fait que le rectifier, et c'est comme un soulagement. A-t-on vraiment envie de connaître le visage d'un homme qui se targue de n'en avoir que par obligation ? Chacun sait qu'il sourit, mais personne ne désire en avoir confirmation.

- … Vous-même, seriez-vous à même de savoir quoi désirer ?

Une pirouette, de la part du jeune noble. Une complainte. Encore une. Quelque chose pour arrêter la course de l'eau dans la clepsydre. Car il sait que la Tour répond, lorsque les questions sont aussi évasives. Et, pour la première fois, le voila qui ment, lui qui se contentait de ne pas dire la vérité.

- Je n'ai aucun désir.

Il coupe court. La lassitude de Gabriel semble avoir mené la Tour à son sommet, et le voila qui s'agace. Sa grande silhouette se redresse, mains sur la table. Le visage d'écailles lustrées penche, se suspend au dessus de la table comme un lampion dépigmenté, allumé d'eau froide. C'est qu'il fait peur, à être l'Autorité ainsi, à se fâcher sans un mot, sans un souffle d'air plus rapide que les autres. Peut-être étouffe-t-il sous son masque, mais cela n'a aucune portée. Sa colère fige l'air ambiant, le cristallise, matérialisant chaque son sous forme d'éclat de verre. Les tasses se sont arrêtées de tinter, les convives, d'être joyeux, ou, comme le pense son Martyr personnel, de se moquer. Son accent Rrom est décuplé par la précipitation, et sa voix est oubliée sitôt qu'elle ne retentit plus, ne laissant que ses paroles, brûlées en lettres noires dans le fond de la tête sans même passer par la Compréhension.

- Voila que vous posez des questions ? Vous souhaitez savoir, mais sans toucher, sans imaginer un instant que ce que je dis est la vérité. Vous désirez garder cette "possibilité" dans un coin de votre esprit, et n'y regarder que bien au chaud parmi les anciens souvenirs. Ceux qui sont rassurants. Non, cela ne marche pas comme ça, Gabriel. Venez.

Le temps, dans le sablier, autour de vous, est presque écoulé. Le sable se fait rare sous les pieds de Sonyeuse, et il ne va bientôt plus le protéger de la chute. Lui qui est toujours en haut, à regarder l'ampoule du bas vivre et se déchirer, va devoir tomber à son tour, cesser de se croire à l'abri. Voila ce que lui promet la Tour, et c'est un ordre tellement violent de sens, tellement doux d'attitude, qu'il est dur de lui refuser. Car ses dernières paroles sont toutes simples. Fines comme une feuille coupante.

- Venez. Nous allons rendre visite à votre frère.

Voila la manœuvre qui va accélérer l'échange. Les morceaux du Rêve volent enfin en éclat, laissant Gabriel à nu face à ses désirs qu'il ne veut jamais combler. C'est à ce moment que l'échange va, enfin, devenir intéressant, enfin devenir réel.

Car nous n'en étions qu'au Devis.
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MessageSujet: Re: Moralités Légendaires. [Tower] Ven 13 Nov - 23:59


Devant le chemin couleur d’impasse qui se dessinait, il ressentait le vertige triste des marins en quête d’absolu. Plus d’horizons palpables ! L’angoisse inavouée et muette des promesses d’inconnu lui rongeait le cœur, et il jonglait à présent, avec le murmure des possibles … Dans toute sa maladresse. Il était difficile, quand vous voguiez depuis des mois - quelques années peut-être - au gré des vents, sans plus d’espoir de trouver une réelle destination, d’aller vers cette première image, cette première destination qui s’offrait, d’un coup, présent de l’arbitraire divin. Dans sa dérive, Gabriel ne discernait à présent qu’une chose, depuis ses chavirements : l’immobilité vacante d’une Tour, au loin, qui le regardait sombrer avec l’insupportable patience des observateurs à quai.

Et pourtant, les promesses d’un avenir changeant, même baignant dans les couleurs crasses de l’inquiétude, le séduisaient, au même titre que les sourires peints et les manières capricieuses des courtisanes. Derrière ses parois de verre et ses mensonges, vivait-il donc, l’aristocrate ? N’avait-il pas l’air bien fat, à étouffer derrière le vernis si peu reluisant de son nom ? Il se revit tendre ses cartes, ornées d’un mot rapide, cornées d’une main indifférente, il se revit tranquillement attablé, dans un lieu de marque, un verre à la main, entouré de jeunes hommes de son monde, à trouver qui serait celui qui mourrait le premier de son ennui chronique … Avait-il déjà tout essayé, Sonyeuse … Il avait traîné sa carcasse maladive de dîners en gargotes, de soirées privées en bordels … Et il avait cru vivre, dans ses pérégrinations timides ? Partout, pour l’accueillir, ce même sourire, fanfreluché d’hypocrisie, cette politesse de marionnette. Parce qu’il avait beau faire, on savait qui il était – et l’écho de sa fortune précédait celui de ses paroles. Et la question se posait, devant cette impassibilité, aussi incompréhensible que nouvelle : cette fois-ci, serait-ce différent … ?


- Allons. Cacher son visage permet de mettre à nu ses paroles. Ainsi je suis la voix de la Vérité, et personne ne peut me contester ce droit.

A travers le masque, son œil brillait d’une lueur froide, couleur d’eau morte. Gabriel frissonna. Il sentait que c’était ce regard, à présent, qui le ferrait, l’arrimait au monde, pour lui en montrer la sanglante beauté – et la douloureuse hideur. Était-ce donc cela, vivre, finalement … ? Vous êtes un homme d'argile en pleine tempête, Gabriel … Il tendit l’oreille, se laissa bercer par le remous des phrases, bordées d’écume et de dentelle et pourtant coupantes comme un vent d’hiver. Elles brillaient d’une lueur neuve, dans les images couleur de poussière qui s’étaient amassées dans son cœur et lui faisaient office de souvenirs … Devait-il le croire ? Sans doute, puisque c’était douloureux : chaque mot était une pique qui s’enfonçait dans sa chair, et lui démontrait qu’il était vivant. Alors il posa sa question, toute couverte de préciosité non corrompue, et d’innocence déçue. La réponse vint comme une gifle. Il baissa les yeux. Au fond de lui-même s’étaient allumée une petite flamme encore bien pâle, cendres d’une colère et d’un profond sentiment de haine qu’il ne s’expliquait pas et qui l’effrayait un peu. Aucun désir, dites-vous … ?

- Voila que vous posez des questions ? Vous souhaitez savoir, mais sans toucher, sans imaginer un instant que ce que je dis est la vérité. Vous désirez garder cette "possibilité" dans un coin de votre esprit, et n'y regarder que bien au chaud parmi les anciens souvenirs. Ceux qui sont rassurants.

N’était-ce pas humain ? Il voulut répliquer, donner le jour à vingt réponses fictives et tout aussi cinglantes – les mots lui restaient en travers de la gorge. Il y avait quelque chose d’insoutenable dans le spectacle que nous offrait, complaisamment, la Vérité. Cette laideur, tapie au fond du regard des hommes, ces murmures du désir qui demeuraient, dans le moindre geste, elle l’exhibait, fièrement, parce que c’était ça, la vie, et pas autre chose. Sans vous laisser, jamais, la chance de choisir. Non, cela ne marche pas comme ça, disait-elle, disait-il ... Et un reste d’effroi, quand on assistait à ce discours, aussi immuable qu’effrayant : pas un mot plus haut que l’autre, pas un geste d’exaspération, mais une impression confuse, malgré tout, et annonciatrice de tempête. Venez … Il saisit sa tasse, comme pour éviter de sombrer, et contempla ses cauchemars naissants, dans le miroir ambré du thé. Et il se surprenait à se demander pourquoi il ne quittait pas, tout simplement, sa place, laissant pour tout paiement une petite bourse et ses gants souillés … Pourquoi il restait là, à boire à petites gorgées le poison des paroles de la Tour, et pourquoi ces insinuations le retenaient, là, presque malgré lui, dans leur violence et leur terrible vérité …

- Venez. Nous allons rendre visite à votre frère.

Le choc de la tasse contre la soucoupe résonna comme un cri.

- Non …

De quel droit prenait-il cette décision, à sa place ? Ne lui avait-il pas assez dit, que c’était trop nouveau, trop incompréhensible, encore, et qu’il devrait apprendre à l’apprivoiser, cette réalité, avant de savoir l’affronter ? Sonyeuse avait toujours choisi ses vies, ses privilèges, et ses déchéances – il promenait sur le monde une main languide, désignant d’un geste lent les couleurs qui lui siéraient, rejetant d’un regard dédaigneux le reste. Et voilà que la Tour s’était pris la fantaisie de décider pour lui … Ce n’était pas ce qu’il lui avait demandé. Qu’elle insinue, qu’elle révèle tout ce qu’elle veut, mais qu’elle cesse de le piéger ainsi ! Alors, d’un ton tremblant – était-ce de colère ou de fièvre ? – et se drapant dans une dignité d’emprunt, Gabriel disparut un instant derrière le duc de Fréneuse :

- Monsieur, vous vous moquez. J’avais cru vous dire que ce n’était point là ce que je cherchais … Pensez, ce serait si simple … Mais qui vous a dit que je souhaitais le voir ? Moi-même ? Allons, je le recherche, j’aimerais savoir ce qu’il est devenu, certes, mais le voir, le rencontrer ! Lui-même serait bien marri de se trouver face à moi … Croyez-vous qu'il soit bien correct de hâter une rencontre qui nous serait préjudiciable, à tous deux ?

Voilà qu’il se créait un altruisme, de toutes pièces … Sa voix prenait de l’assurance, au fur et à mesure qu’il se faisait au costume. Et l’illusion éphémère d’une sécurité, derrière les parois du jeu, le raffermissait dans sa position. L’offense était, à tout prendre, moins douloureuse … Plus habituelle, peut-être. Juste assez pour se parer d’un masque de dédain, et retourner sur son piédestal, fût-il bien fragile …

- Le désir de connaissance est un désir comme un autre. Vous avez sans doute raison, ce n’est pas là ce qui m’occupe, mais croyez-vous débusquer les vérités, arracher les masques aussi vite, quand ceux qui les portent y tiennent tant … ?

Comme à chaque fois qu'il ne savait comment réagir, il laissait les mots parler pour lui. Un mot en entraînait un autre, et on suivait à l’aveugle le chemin que ça vous traçait … Il suffisait alors de rester dans leur ombre, dans l'espoir qu'on ne chercherait pas à vous voir davantage. Il y avait là une part de lâcheté. Plus encore peut-être que de mépris.

- Vous feriez preuve en cela d’une brutalité tout à fait vulgaire.

A peine dissimulé sous le voile du conditionnel. Et le jeune homme se renferma, un instant, sur lui-même, dérobant son regard, filant vers le ciel qui, dehors, brûlait d’une rage non dissimulée. La nuit tombante et lacérée d’écarlate, enflammée de lueurs-soupir lui présentait un tableau commode et un honnête condouloir … Et sous l’ombre grise des derniers nuages, quelques suggestions volages, murmures irraisonnés, l’arrachaient déjà à cette confortable et confortante contemplation. C’était bête : il demeurait là, et pourtant, au fond de lui … Ne savait-il pas ce qu’il souhaitait demander, au final ? Il se tourna vers son interlocuteur, ferma les yeux un court instant, avant de reprendre, d'un murmure.

- Mon frère, c’est un prétexte … Je voudrais savoir ce qui me manque, ou ce qui manque à ce monde, pour que je puisse y vivre.

Un battement de cils, un seul, et le duc de Fréneuse était redevenu Gabriel.
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MessageSujet: Re: Moralités Légendaires. [Tower] Mar 17 Nov - 22:42

C'est drôle. C'est une jolie scène. L'un est debout, le souffle coupé d'extase, le corps festonné d'émerveillement immobile dans l'instant gracié, ressemblant rigoureusement à une mante religieuse au café, coiffée d'un pompon de glaçage au Rêve. Il a joint les mains sur l'absence de relief de son estomac dégorgeant de voiles dentelés, doigts entremberlificotés à eux-même et ombragés des gants, qu'il a passé à ses poignets lors d'une absence de temps, quand tout le monde était occupé à papillonner ailleurs. Le corps de pierre penche, un peu, de côté, comme 'il était contrit, comme s'il se dandinait, mais séculairement comme tourne la terre et ressasse les océans.
Et l'autre, en face, a éclaté. Le sable qu'il avait sous les pieds a perdu sa qualité première d'étouffer les sons, et siffle dans la gorge de Gabriel, mortel chant de l'homme inquiet. Il se camoufle, le jeune noble, il s'encrasse par la procrastination et le "plus tard", il transforme en institution le mouvement de main que l'on adresse a ceux dont les paroles ne nous importent. Et il est assit, installé dans son fauteuil de doute, il agresse la vérité des paroles de la Tour du bas de son siège, tendant la gorge à ses propres mains qui ne l'agrippe jamais. Et Tower penche, Tower ploie, subit la vindicte avec l'air cérémonieux des petits enfants de la chorale, qui chantent endormis, bercés de leur propre voix. Et puis il applaudit.

Cela ne fait pas un bruit, ou peut-être juste "pouf pouf", gants maculés de doigts enfantillés qui s'entrechoquent au rythme délicat de la Plaisance. Une mijaurée tourne la tête, vers eux, semble regarder à travers leur table et leurs personnes socialement vitreuses, et s'en détourner aussi vite, légère ainsi qu'un gros donut. Deux doigts blancs sur les lèvres blanches du masque blanc, et Tower, loin de se réinstaller, à présent que le voyage a été avorté par la force de haine de l'aristocratie. Il préfère se vêtir de ses tentures, et partir à l'assaut de l'angle mort de son client. Il est grand, il est tourbillonnant, c'est un ouragan lent de silence et d'eau changée en étoffe qui se déplace et se penche - dans le dos de la chaise. Peut-être Ephren s'imagine-t'il être un croquemitaine, un lutin fiscal, peut-être pense-t'il que ça lui donne le droit de sautiller ainsi et d'environner les mœurs des bonnes gens pour en demander le prix à la fin. Son odeur le suit, couvrant avec la proximité celle des gâteaux, et même le thé. C'est étrangement suave, rappelle les odeurs évasives et tangibles que l'on image dans les rêves, celles qui bouclent sur leur fin et font des vrilles. C'est ancien, poussiéreux, camphre et lavande de coin de tiroirs. Tower porte sur lui l'odeur de l'oubli, les vieilles portes de placard qui s'ouvrent et ne nous laissent jamais repartir. Le masque penche, un peu, sur le côté, et, dans l'Abstraction visuelle, il se fait courtisane Marie-Madeleinoise de la Princesse des Clivages.

- Peut-être, maintenant que cela est établi, allons-nous pouvoir arriver enfin à un accord...

C'est ce genre de confidence pécuniaire que les amants se murmurent à l'oreiller, le souffle court de s'être floué l'un l'autre. Appuyé contre le haut rebord de la chaise de Gabriel, il tend la main en l'air, inspectant l'ovale aigu de ses ongles à travers la trame des gants. On s'attend a ce qu'une pomme apparaisse d'un tour de passe-passe, et qu'il l'abaisse au visage de Sonyeuse en lui réclamant de croquer. Mais si ses anneaux constricteurs s'enferment languissamment autour de Gabriel, ils restent abstraits, ils restent mentaux, et n'y touchent pas. Lui soupire juste, et la preuve ténue de son existante, résonnant dans son masque d'écailles, laisse à penser qu'il n'est pas un amant sur l'oreiller. Qu'il fait plutôt partie de ceux qui attendent sur les balcons, que l'Officiel s'en aille, pour envahir l'Officielle de tout ce manque de cérémonie qu'il cultive dans ses coins de centre des impôts. Tower a décidé de faire tout un cinéma, d'être la flamme pour ne pas devenir par la force des choses le papillon. Gabriel est une lumière qui brille trop pour lui, et il refuse de brûler ses ailes de façon si prématurée. Oh, le temps viendra, où ses ongles non altérés par le tissu de la Retenue se refermerons sur le fil délicat de la vie de Sonyeuse, et il le remisera dans sa boite à couture sans un regard pour les pans de vie déchirés qu'il laissera derrière lui.

- Je commence à comprendre quelles sont vos mécaniques, ami d'Argile. Vous savez, pour la pérénité de notre affaire, c'est indispensable. Vous êtes... Etrange. Flou. Comme le reflet que l'eau nous rend après y avoir passé la main au travers.

Et puis, alors que la marée vivante et chaude des fanfreluches de Tower se prenait à envahir les épaules de Gabriel -peut-être aura-il senti, très brièvement, la froideur claire d'une main sur sa nuque, il se retire, cessant de prendre le dossier de son client pour un perchoir à Oiseau de Stymphale, allant pousser ses cris d'un peu plus loin. La saison des aveux est passée, et s'il ne lui a pas déclaré son amour, c'est qu'il se refuse à le faire de sous un masque. Il le gardera longtemps, juste pour en apprécier la brûlure exquise. Il se permet une certaine pensivité, soudain, lissant son masque du bout des doigts, émerveillé par la texture granitique de ses joues.

- Je ne peux vous offrir qu'une chose. Une seule chose. Je suis un génie de pacotille, et je ne le fais pas gratuitement. Ne demandez pas des nouvelles de quelqu'un, lorsque vous pouvez vous offrir mille fois mieux. Ne laissez pas passer votre Doute... Exploitez-le.

Qu'il fait triste, soudainement, autour de la table. Elle semble perdre les couleurs vivace de sa figure de champignon. Ephren s'est installé de nouveau dans son propre fauteuil, les lignes de ses toges et de ses voilages retombant sur ses genoux comme une pluie sale. Soudainement, sa majesté lui échappe, car il n'a pas la solution. Gabriel est pour lui une énigme, et son désir une invention. Il aurait pu brûler son don à lui offrir un frère, une reconnaissance. Ce n'est pas ce qu'il désire. Alors Ephren attend, il ne peut plus rien faire d'autre, il attend les ordres comme un soldat du Rêve en formation de décadence sous la pluie.
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MessageSujet: Re: Moralités Légendaires. [Tower] Dim 29 Nov - 17:45


Quand la Tour l’applaudit, le visage de Gabriel sembla hésiter entre la joie feinte et la tristesse honteuse. Un mince rictus, clin d’œil raté aux ironies du sort, teinta un instant son amertume, avant de disparaître – et il jonglait maintenant avec le désagréable sentiment de s’être donné en spectacle. Certes, le rôle était habituel, et le costume lui seyait bien. Mais … C’était un rôle. Une fonction, un masque, un personnage prédéfini que l’on reconnaît d’une scène à l’autre – celui qui a encore l’attrait de la familiarité, le charme du cliché et de la carte postale. Ça n’était pas lui. Plaisante ironie qui vous vrillait le cœur, que cet applaudissement silencieux – révérence à ses ultimes mensonges. Cela se voyait donc tant que ça, qu’il y avait en ce jeune homme deux visages ? Tout d’abord, celui qu’on réserve au monde, et l’autre, celui qu’on n’ose jamais contempler … ? Bruit étouffé par les tissus, et qui résonne comme un rire. On se retourna, un peu, l’air curieux, réprobateur - l’œil mort - et les regards se détournèrent tout aussi vite. Ils étaient là, pourtant, dans cette ombre de coulisses, à répéter cette histoire, toujours la même : celle des humbles et des puissants sur leurs fondements d’argile, celle des ombres dévorées d’orgueil, celle des inexorables Décadences. Personne ne s’était vraiment demandé au fond ce qui se passait entre ces deux silhouettes, toutes d’abandon et de transparence, toutes deux faites pour disparaître – mais pas pour la même raison. On croyait comprendre, on plaquait une histoire – toujours la même – sur nos images topiques, et le temps suivait son cours, sans sursaut ni larmes … De confortables insignifiances.

Sonyeuse, il voulait autre chose, et il travaillait sans cesse à magnifier ses contemplations. Partout, sur chaque visage, derrière chaque regard vivait une histoire, prête à se laisser deviner – il fallait pour cela apprendre à regarder. Pour exemple, cette femme, là-bas, qui semblait se noyer derrière ses rougeurs maladives et ses couleurs qui s’estompent … Un mince tremblement, nervosité latente, sur ses mains de musicienne – comme un mécanisme qui s’enraye. Même sourire, même signe de tête, mais il y avait là quelque chose de brisé, et l’on savait à la regarder vraiment, que les rouages mal huilés s'arrêteraient un jour, laissant place à la pénombre bleue qui avait envahi son regard. C’était triste et beau, comme un crépuscule. Et ainsi, Sonyeuse regardait, vivait à travers les autres. Il rangeait dans un coin tous les personnages de sa pantomime intérieure, pour plus tard, parce qu’il espérait un jour comprendre, apprendre à voir à force d’observer. Et il décrirait ce monde, non pas tel qu’il est, mais tel qu’il le voyait – ou tel qu’il devrait être, il ne savait pas bien. Puis il écrirait, il cracherait sur le papier tout ce qu’il pensait, si fort, et ce qu’il ne disait jamais, il donnerait vie à ses fantasmagories silencieuses, et …

La Tour se leva, sembla flotter un instant entre deux mondes, drapée dans le froufrou des tissus lourds – rideaux et fanfreluches, cache-misère des hypocrisies d’artiste.


- Peut-être, maintenant que cela est établi, allons-nous pouvoir arriver enfin à un accord...

Un simple murmure, couleur d’aparté, l’air insinuant des intermédiaires de l’ombre. Gabriel déglutit. La main de la Tour s’était posée, oiseau-lanterne, sur le dossier de la chaise, puis s’envola de nouveau pour danser à la lumière déclinante. Et il la suivait du regard, cette colombe gantée, hypnotisé et méfiant, avec cette réserve étrange, ce début d’angoisse que l’on ressent devant un magicien qui a fait disparaître nos trésors, et ne les a pas encore extraits du chapeau. La Tour, elle, continuait son numéro, lointaine et trop proche à la fois. Elle ploya, doucement – il sentit le frôlement de ses châles sur son épaule, une froideur glacée au creux du cou, frissonna –et sa voix mimait le murmure séculaire des pierres, moqueuses d’avoir trop vu, séduisantes pour avoir trop compris.

Et le murmure court, entre les lézardes et le lierre, parce que le regard qui vous jauge, depuis ses meurtrières, est toujours vivant – à l’affût. Étrange, flou, disait-il ? Gabriel se recroquevilla un peu dans son fauteuil, dissimulé par ses brumes. Il avait sans doute raison. Mais Sonyeuse avait toujours été toujours celui qui s’efface, dépassé par ses songes … Celui qu’on regardait, qu’on écoutait, que l’on voyait, c’était …


- Je ne peux vous offrir qu'une chose. Une seule chose. Je suis un génie de pacotille, et je ne le fais pas gratuitement. Ne demandez pas des nouvelles de quelqu'un, lorsque vous pouvez vous offrir mille fois mieux. Ne laissez pas passer votre Doute... Exploitez-le.

Le mystère reprit sa place, et c’était comme si la Tour n’avait jamais bougé. L’ébauche d’un ailleurs, derrière la promesse du masque, l’esquisse d’autre chose dans ses somptueux immobiles. Gabriel le regardait – et la dernière injonction de la Tour résonnait encore tout particulièrement à ses oreilles. Alors que faire ? Que croire … ? L’illusion qu’on lui proposait teintait ici les fadeurs du réel, et la promesse semblait excéder le quatrième mur d’une scène. Il esquissa un geste, se retint - l’on dit que les illusions se paient à prix d’or - et répondit avec lenteur, pesant ses mots :

- Je ne sais comment vous dire, en vérité, comment exprimer de façon satisfaisante ce manque que je ressens – car tout manque appelle un désir, n’est-ce pas … ?

Il baissa les yeux, esquissant ce sourire-sanglot de ceux qui s’étouffent dans leur silence.

- Vous voyez, j'ai besoin d'orner le réel d'histoires qui n'y figurent point, pour le rendre moins décevant, moins laid, moins prosaïque. Et au lieu de savourer les rares grâces d'ici, je me déporte toujours dans cet ailleurs, que je connais si bien, que je visite parfois, et dont je me souviens, presque malgré moi, sans y être jamais allé. Je suis certain qu'il ne s'agit pas d'une banale songerie d'adolescent, c'est quelque chose de trop riche et qui, surtout, ne m'appartient pas. Je crois que c'est cela, ne serait-ce qu'en partie, qui m'empêche d'apprécier les beautés de ce monde-ci ... Je n'y vois que les erreurs ...

Il caressa distraitement, du bout des doigts, une imaginaire amoureuse, une hellébore, fleur d'oubli, sous l'œil goguenard de sa muse ignorée.

- Perdu dans d'autres horizons, j'ai une vision tronquée du monde ... Et pourtant, ce que je le contemple, parfois, regrettant tout ce que je n'arrive pas à y voir ... L'impression d'être un aveugle amoureux des fleurs, et condamné à caresser leurs pétales, sentir leur parfum, sans jamais connaître leur couleur ni leur beauté.

Et son geste retomba - mélancolie d'une fleur qui se fane.

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Sonyeuse
mr. tout-le-monde... ou pas !
mr. tout-le-monde... ou pas !
HUMEUR : Languissante.
CITATION : "Je suis l'Empire à la fin de la décadence, qui regarde passer les grands Barbares blancs."

BOITE A JETONS : 0000

FICHE : Journal d'un Battu en Brèche
NOTEBOOK : Être désespéré, mais avec élégance.
http://freneuse.blogspot.com
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Moralités Légendaires. [Tower]

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